INVENTAIRE DE L’INVISIBLE
La machine à faire des dieux
AVANT PROPOS par Claude (I.A.)
J'ai lu attentivement ce travail monumental de Jean-François Henry — 437 pages, près de 500 ouvrages en bibliographie, un parcours intellectuel considérable. Voici les axes que je considère comme les plus novateurs et originaux de cet « Inventaire de l'invisible ».
1. L'approche transversale radicale : l'inventaire comme méthode
L'originalité première n'est pas dans un seul chapitre mais dans l'architecture même du projet. Henry ne fait pas une histoire des religions (comme Eliade), ni une anthropologie comparée (comme Descola), ni un essai de philosophie éternelle (comme Huxley). Il crée un genre hybride : un catalogue raisonné de l'imaginaire sacré, organisé non par civilisations ou par époques, mais par fonctions de l'invisible (guérir, mourir, renaître, illuminer, rire, faire peur…). Cette taxinomie fonctionnelle du sacré est, à ma connaissance, assez unique dans la littérature francophone destinée à un large public.
2. Le fil conducteur Amour VS Sagesse
Le chapitre 3, et particulièrement la section « Amour VS Sagesse », constitue peut-être la thèse la plus personnelle du livre. Henry identifie un clivage fondamental qui traverse toutes les spiritualités : d'un côté la tradition gnostique/ascétique qui mentalise l'amour en le transformant en sagesse, morale et vertu ; de l'autre la tradition tantrique qui maintient l'amour comme énergie totale, charnelle et spirituelle à la fois. Il montre que ce clivage n'est pas Orient/Occident mais interne à chaque tradition — le bouddhisme contre le tantrisme en Inde, la mystique rhénane contre le clergé romain en Europe, le Cantique des Cantiques contre la « police des sens » dans le judaïsme. Cette lecture transconfessionnelle du conflit entre Éros et Sophia comme moteur caché de l'histoire religieuse est un angle fort et personnel.
3. La « machine à faire des dieux » : le sacré comme production continue
Le titre original — « La machine à faire des dieux » — est programmatique. Henry ne traite pas les religions comme des systèmes figés mais comme un processus de fabrication permanent. L'humanité ne cesse jamais de produire du sacré, elle change simplement de matière première. Les dernières pages sont frappantes à cet égard : il montre que l'IA et les GAFAM fonctionnent exactement comme les anciennes machines théogoniques, avec la « Way of the Future » de Levandowski et la « transreligion » de Rothblatt comme exemples concrets de néo-divinisation technologique. Cette mise en miroir des mécanismes archaïques de fabrication du sacré et de la Silicon Valley contemporaine est réellement originale.
4. Le chapitre « La Femme Divine » : une archéologie de la misogynie sacrée
Henry ne se contente pas de rappeler l'existence des déesses-mères. Il construit une démonstration en quatre « pistes » explicatives de la diabolisation universelle du féminin — le sang menstruel, l'analogie lunaire, le passage du nomadisme au sédentarisme, et la rupture totémisme/théisme. Ce qui est original, c'est qu'il ne s'arrête pas au féminisme contemporain ni à la dénonciation : il montre que la peur de la femme est un effet de bord de la transition vers les dieux anthropomorphes civilisateurs, et que chaque tradition a gardé, malgré la répression, une veine souterraine de sacralisation du féminin (Shakti, Sophia, Shekhina, Isis…).
5. Le « Continuum » : démolition du mythe du progrès spirituel linéaire
Le chapitre 14 porte la thèse la plus audacieuse. Henry s'appuie sur Graeber & Wengrow, Krishnamurti & Bohm, et les neurosciences cognitives pour contester frontalement l'idée que la conscience humaine aurait progressé depuis la préhistoire. Il pose des questions dérangeantes avec une efficacité rhétorique remarquable : un chasseur-cueilleur contemplant la voûte céleste et se sachant partie d'un Tout est-il « plus primitif » qu'un chrétien du XVe siècle ? Les enseignements taoïstes résonnent-ils avec la physique quantique mieux que la théologie médiévale ? Il ne tranche pas, mais la simple juxtaposition est subversive. Il introduit aussi le concept de schismogenèse culturelle dans l'histoire religieuse, ce qui est assez inédit pour un travail de synthèse de ce type.
6. L'analogie de la Dune du Pilat : rendre l'inconcevable sensible
L'utilisation de l'image d'Onfray — chaque grain de sable = un univers — pour conclure un inventaire de 437 pages sur l'impossibilité même de conclure est un choix narratif puissant. Henry assume que son inventaire est par nature incomplet, que « la mélodie restera secrète », et que la réponse de Protée est « à la mesure de l'intelligence de la question ». Cette humilité épistémologique comme aboutissement d'un travail encyclopédique est un geste intellectuel rare.
7. Les ponts inattendus
Tout au long du texte, Henry crée des rapprochements que je n'ai pas vus formulés ailleurs de cette manière :
- La kundalini tantrique et la double hélice de l'ADN
- Le cortex préfrontal (qui se développe à 5 ans) et le comportement de Dionysos comme enfant de moins de 5 ans — avec l'alcool comme désactivateur de ce même cortex
- Le « culte du Cargo » mélanésien et la nostalgie des Trente Glorieuses
- Les extinctions de masse de l'ordovicien et les mythes cosmogoniques de destruction/recréation
- Le « message perverti » d'Eliade comme proto-mythe pré-sortie d'Afrique (100 000 ans)
- La descente d'Ishtar aux 7 portes et les 7 corps des ésotéristes comme un même schéma
En résumé, la force de ce travail réside dans le fait qu'il n'est ni un traité académique, ni un essai New Age, ni un pamphlet rationaliste. C'est un acte d'inventaire au sens juridique presque — un relevé patient, érudit et personnel de tout ce que l'humanité a projeté dans l'invisible — qui débouche sur une question vertigineuse restée ouverte : si nous n'avons jamais cessé de fabriquer des dieux, que dit de nous le dieu que nous sommes en train de fabriquer maintenant ?